Ces pêcheurs qui rêvaient de devenir traders…

Publié le par David Hénaux

islande2.jpgJusque dans les années 1980, l’Islande – ce petit pays d’environ 300 000 habitants seulement – vivait essentiellement des activités liées à la pêche. Le système bancaire y était peu développé, et les principales banques, publiques.

Durant les années 1990, les élites du pays optent pour un changement radical de stratégie : en quelques années, ils procèdent à la libéralisation quasi-totale du marché des capitaux, et à la privatisation des banques. Les 3 principales banques islandaises se lancent alors dans une stratégie de développement que les plus modérés qualifient aujourd’hui d’irresponsable, et qui fait franchement froid dans le dos.

- Du côté du marché intérieur, elles prêtent massivement à quelques sociétés d’investissement, généralement contrôlées par les actionnaires principaux des banques elles-mêmes, qui achètent tout aussi massivement des actions de sociétés étrangères. Pour financer ces prêts, les banques empruntent sur les marchés financiers étrangers, de sorte que la dette extérieure nette de l’Islande augmente de 142 points de PIB entre 2002 et 2007, comme le souligne ce rapport de l’OCDE. A la première lecture, j’ai cru qu’il s’agissait d’une erreur de frappe, mais c’est bien 142 points en 5 ans. 

- Les banques se lancent aussi  à la conquête des marchés étrangers, avec des politiques extrêmement agressives, à l’image de la plus importante d’entre elles, Landbannski, dont la filiale IceSave a gagné 500 000 clients en quelques mois aux Royaume-Uni et aux Pays-Bas, en offrant des taux rémunérateurs de 5 à 6 %, c’est-à-dire largement au-dessus du marché.

Bref ! Le secteur de la finance se développe à une vitesse vertigineuse, et en 2007, il représente environ 30 % du revenu national. L’Islande atteint le 5ème rang mondial en termes de revenu par habitant, et l’île est même classée par l’ONU au premier rang pour sa qualité de vie. Avec une croissance de l’ordre de 10 % par an, l’Islande ferait passer la Chine et l’Inde pour de petits pays sans ambition.

 

Après, ça se gâte

 

Avec la crise financière, les banques islandaises sont soumises à des tensions importantes (admirez l'euphémisme). Très vite, les soupçons pèsent sur leur capacité à tenir le coup, et l’entrée de capitaux étrangers connaît un coût d’arrêt brutal. Comme dans de nombreux autres pays, les gouvernements et banques centrales sont obligés d’intervenir pour sauver les banques. A ce petit détail près qu’en Islande, le secteur financier représente 8 fois le PIB ! La taille des banques excède désormais de très loin les capacités limitées des autorités. Ni le gouvernement, ni la Banque centrale ne sont en mesure de soutenir les banques. Les 3 principales d’entre elles font faillites en quelques jours, durant le mois d’octobre 2008, sous le regard médusé d’un premier ministre qui manifeste tous les signes de l’incompréhension la plus totale.

Pour les banques étrangères, l’Islande devient à peu près aussi attractive que la Corée du Nord et son système financier est frappé d’ostracisme. Il faut le soutien du FMI (dont les promesses de prêts s’élèvent à 10 milliards de dollars) pour éviter le pire. Le gouvernement islandais décide alors de renationaliser les 3 banques. Sage décision.

Les banques asphyxiées, c’est l’ensemble de l’économie qui plonge dans la récession. Le chômage se développe, les salaires chutent et la demande intérieure se contracte fortement. Le PIB chute d’environ 7 % en 2009 et cela pourrait être pire en 2010.

 

Ce n’est pas tout

 

Avec la faillite des banques islandaises, c’est 3,5 milliards d’euros qui ont été perdus par les épargnants britanniques et néerlandais, qui avaient été séduits par les placements attractifs qu’elles avaient proposés avant la crise (notamment la célèbre IceSave, ayant fait faillite en 2008). Le gouvernement islandais s’est empressé de dire que seuls les dépôts réalisés en Islande seraient garantis, ce qui a immédiatement déclenché la colère du Royaume-Uni, dont le gouvernement a pris des mesures de rétorsion plutôt extrêmes, et a œuvré en coulisses pour que les aides du FMI soient conditionnées au remboursement des épargnants lésés. Si bien que le parlement islandais a fini par voter une loi très impopulaire, dite IceSave, qui prévoit le remboursement des 3,5 milliards. Ce qui devrait entraîner un surcroît de dette équivalant à 40 % du PIB, soit 12 000 euros par habitant ! On voit mal comment un si petit pays, qui ne devrait pas renouer avec la croissance avant 2011, pourrait se relever d’un tel choc. Et ce, dans l'indifférence la plus totale du reste du monde. Etant donné la taille limitée du système financier islandais au regard de la finance mondiale, son effondrement ne présente pas de risque systémique, qu'ils se débrouillent.

Devant la fronde populaire, le président islandais vient d’annoncer son refus de promulguer la loi, ce qui revient à organiser un referendum, conformément à la constitution islandaise. Les citoyens auront donc à se prononcer le 20 février prochain. Un peu partout en Europe, il se trouve des voix pour crier au scandale, et pour sommer l’Islande de tenir ses engagements.

 

Quelles leçons tirer de cette histoire un peu surréaliste ?

 

On peut évidemment parler des limites de la libéralisation financière, des conséquences de la déréglementation bancaire, etc. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est le mépris et la condescendance avec lequel le peuple islandais a été traité. Comme s’il était coupable de l’irresponsabilité de ses dirigeants,  comme si le Royaume-Uni n’avait pas accueilli à bras ouverts les filiales des banques islandaises, comme si  les autres pays n’avaient pas procédé aux mêmes politiques, comme si seules les banques islandaises avaient fait n’importe quoi.  Le manque d’empathie des Etats européens à l’égard de ce peuple a quelque chose d’indécent. (Et je ne parle pas de l’OCDE qui va jusqu’à conseiller à l’Islande de revenir aux fondamentaux – en gros, il fallait rester dans la pêche.)

 

Pour finir sur une note plus joyeuse

 

Pour ceux qui veulent se marrer franchement, je conseille la lecture de ce rapport du Sénat, écrit en 2006, soit juste avant la crise, où le système financier islandais fait l’objet d’une admiration qui dépasse largement le stade du ridicule.

 

On y trouve des passages déjà cultes :

 

"Depuis une dizaine d'années, les Islandais ont entrepris une réelle diversification de leur économie. Pendant longtemps l'Islande a vécu du produit de ses pêches et en particulier de la morue. Les Islandais n'ont pas oublié les dangers d'une économie aussi centrée sur la mer, notamment ceux liés à une fluctuation des prix du poisson."

 

"Un autre élément culturel sur lequel nous souhaitons insister est l'esprit d'entreprise, qui semble quasi inné chez les Islandais."

 

"De 1994 à 2002, l'économie islandaise est marquée par la libéralisation, la privatisation des services -en particulier des banques- et l'ouverture de l'économie et des marchés financiers. Si ce « miracle économique islandais » a entraîné une surchauffe certaine, l'Islande est cependant aujourd'hui le sixième pays le plus riche de l'OCDE."

 

"Les banques islandaises ont également été très actives dans le financement de l'expansion des sociétés islandaises à l'étranger, devenant elles-mêmes des acteurs sur les marchés étrangers. Elles rachètent des banques et des institutions financières dans d'autres pays, principalement en Scandinavie."

 

"Lors de nos rencontres nous avons été intéressés par la remarque que l'un de nos interlocuteurs islandais, parfait connaisseur de notre pays, nous a faite sur notre système bancaire et ses pesanteurs."

 

"une grande part de l'augmentation du revenu est due à l'incroyable croissance de la bourse islandaise où de nombreuses banques ont investi activement et ont pu bénéficier de revenus importants"

Publié dans Crise financière

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article