Et puis je suis tombé sur cet article d'Eco89.
(Merci à Pascal Riché pour le temps gagné !..)
Ca y est. La « taxe carbone » va voir le jour. Les « Français » sont contre. Le gouvernement a bien tenté de rectifier cette extraordinaire
erreur de communication en rebaptisant la taxe à la hâte « contribution climat-énergie », rien n’y fait. Les Français sont contre. Viscéralement contre. Comme s’ils avaient développé
une sorte d’allergie à toute forme d’imposition.
Et presque personne n’y trouve son compte. La droite la plus réactionnaire, s’engouffrant dans la brèche populiste, crie au scandale d’un nouvel impôt dans un pays où, nous dit-elle, le taux d’imposition est déjà anormalement élevé. L'opposition s'oppose, arguant du caractère injuste et inégalitaire de la taxe. Même les verts montrent des signes d’agacement. S’ils souscrivent évidemment au principe, ils reprochent au Président d’avoir opté pour un taux insuffisant – 17 euros la tonne - pour faire changer les comportements.
Pourtant, à bien y regarder, l’idée d’une taxe sur les activités qui rejettent du gaz à effet de serre n’est pas mauvaise en soi.
Les avantages d’une écotaxe
Certaines activités économiques génèrent des effets externes négatifs. C’est par exemple le cas lorsqu’un automobiliste prend sa voiture pour se rendre à son travail, ou lorsqu’ un agriculteur vaporise des pesticides qui s’infiltrent dans la nappe phréatique. Or, dans une économie de marchés libres, les « pollueurs » n’ont pas à en supporter les coûts : qui leur ferait payer les réparations ?
L’analyse économique part du principe que les individus ne sont pas suffisamment altruistes pour intégrer dans leurs calculs les dommages qu’ils causent à l’environnement. C’est évidemment discutable, mais ce n’est pas non plus totalement déconnecté de la réalité. Si l’on accepte (même avec des réserves) ce principe, une écotaxe peut alors permettre d’améliorer la situation.
Elle peut même permettre de bénéficier de ce que les économistes nomment un « double dividende ».
Le premier dividende est purement environnemental : il tient à ce que les individus sont incités à modifier leurs comportements pour réduire les émissions de CO2. Nul doute que si le fioul est fortement taxé, il deviendra intéressant de s’équiper dans des modes de chauffage alternatifs.
Le second dividende est économique. Il est lié à l’utilisation des recettes fiscales générées par la taxe.
- elles peuvent permettre d’améliorer la fiscalité en se substituant à d’autres prélèvements jugés peu efficaces, parce qu’ils pèsent par exemple sur le coût du travail peu qualifié ;
- elles peuvent être redistribuées aux ménages les plus modestes pour diminuer les inégalités et/ou agir sur la consommation.
Avec une écotaxe, il est donc possible de « verdir » le système fiscal sans augmenter le taux d’imposition, tout en améliorant son efficacité.
Qu’en est-il de la version française de la taxe carbone ?
La taxe carbone : une écotaxe efficace ?
Revenons sur le premier dividende, l’effet incitatif. La taxe carbone va-t-elle vraiment provoquer une modification des comportements ? Avec 17 euros la tonne (le proposition de Michel Rocard à 32 € ayant été écartée), il est permis d’en douter. D’autant que le gouvernement a prévu de compenser en partie la taxe en accordant aux ménages des baisses d’impôt.
Les pays scandinaves, qui utilisent des écotaxes depuis une vingtaine d’années, l’ont bien compris. En Suède, par exemple, il existe une vingtaine d’écotaxes, et la taxe carbone atteint à elle seule plus de 100 euros la tonne.
Pour être efficace, la taxe française devra donc progresser à un rythme rapide. Est-ce vraiment envisageable à
l'approche des prochaines élections présidentielles ?
La taxe carbone : une écotaxe « juste » ?
Comme toutes les taxes, celle-ci n’est pas redistributive. Elle tend même à augmenter les inégalités. En proportion de leur revenu, les ménages modestes vont payer davantage que les ménages plus aisés. C’est facile à comprendre : payer 100 euros de carburant supplémentaires à cause de la taxe pèse davantage dans un petit budget que dans un grand.
Pour éviter cela, certains – dont J.L Boorlo – ont proposé un système de compensation par distribution de « chèques verts » aux catégories moyennes et populaires. Après arbitrage de l’Elysée, l’idée a été retenue, mais avec une nuance importante, puisque tous les français auront droit à la compensation, quel que soit leur revenu. Exit, donc, la possibilité de réduire les inégalités créées par la taxe carbone.
Et encore, on doit ajouter à cela les inégalités territoriales, qui ne feront qu’amplifier le phénomène. Les ménages les plus modestes ont été contraints de quitter les centres-villes pour pouvoir se loger en périphérie à des prix plus abordables. La flambée des prix dans l’immobilier du début des années 2000 a même obligé les classes moyennes à s’éloigner de plus en plus, alors que les centres des grandes villes s’embourgeoisaient.
Pas besoin d’être prix nobel d’économie pour comprendre que la taxe carbone va peser davantage sur les catégories
moyennes et populaires, contraintes de parcourir des distances de plus en plus longues pour aller travailler. A l'inégalité territoriale risque donc de s'ajouter l'inégalité
fiscale.
Certes, le « chèque vert » (ou le crédit d’impôt) sera un peu plus élevé pour les zones rurales que pour les zones urbaines, mais on risque d’être loin du compte. A ce sujet, je souhaite beaucoup de courage aux personnes qui vont être chargées de décider de ce qui relève d’une zone urbaine ou rurale. Cela promet de chaleureuses soirées, et me ferait presque regretter de ne pas avoir embrassé une carrière dans la haute fonction publique d’Etat.
Bref, il ne faudra pas compter sur la taxe carbone pour accroître l'effet redistributif d'un système fiscal qui l'est déjà très peu.
Reste à voir quelle sera l'efficacité environnementale. Après tout, c'est bien de cela qu'il s'agit en
priorité.
J'ai eu l'occasion, cette année, de suivre de près le parcours d'une personne au chômage depuis plus d'un an (donc officiellement au chômage de longue durée).
Je passe rapidement sur les épreuves endurées : une centaine de candidatures spontanées, seulement 3 entretiens qui
se passent plutôt bien mais qui n'aboutissent pas, des doutes, perte de confiance en soi, déprime, etc... Bref ! La routine pour un chômeur de longue durée.
Heureusement, il y a le Pôle emploi !
Elle attend beaucoup des entretiens avec son conseiller. De l'aide « technique » bien sûr, mais aussi du soutien. Elle note soigneusement, avant chaque entretien, les questions à ne pas oublier. Il faut dire qu'avec un seul entretien mensuel, il est préférable d'être bien organisé. D'autant qu'en dehors de ces entretiens, les relations avec le conseiller se font presque exclusivement par courrier. (Je ne parle pas du courrier électronique, mais du bon vieux courrier postal, avec un timbre et tout. En ce début de 21ème siècle et aussi sidérant que cela puisse paraître, il est impossible de joindre un conseiller pôle emploi par email. Quant à réussir à le joindre par téléphone, c'est à peine plus difficile que d'obtenir un visa pour la Corée du Nord. De ce point de vue, la plate-forme téléphonique du 39 49 n'a pas grand chose à envier aux hotlines des pires fournisseurs d'accès à Internet.)
Seulement voilà, au bout de deux ou trois entretiens d'une petite heure chacun, le conseiller lui dit qu'il va falloir réduire la durée à 20 minutes, qu'il ne peut pas se permettre de passer une heure avec tous les chômeurs. Petite claque. Sentiment de ne pas être écoutée et re-déprime.
Quelques jours plus tard, au cas où elle n'aurait pas compris, elle reçoit le courrier suivant (voir la chaleureuse ligne "commentaires").
En gros, les entretiens suivants se sont limités à vérifier que des recherches d'emploi avaient bien été entreprises. C'est sans doute ce qu'on appelle le « suivi personnalisé des chômeurs », au pôle emploi. Vingt minutes d'entretiens tous les mois (et pas une de plus).
Evidemment il s'agit d'un cas particulier que je me garderais bien de généraliser. Alors que la plupart des études montrent que l'accompagnement des chômeurs a davantage d'effet que n'importe quelle mesure d'incitation financière (voir par exmple ici), je ne peux pas croire que les conseillers du pôle emploi sont à ce point en situation de sous-effectif qu'ils sont contraints, pour atteindre leurs objectifs, de limiter les entretiens à 20 minutes.
Ce ne serait pas seulement inefficace, ce serait indigne d'un pays comme le nôtre.
Je viens de tomber sur un bouquin que j'avais dévoré à sa sortie, en 2006. Ce n'est pas exactement ce qu'on peut appeler une nouveauté, puisqu'il s'agit d'un recueil de
textes écrits par le sociologue américain Donald Roy dans les années 1940, mais ce grand classique de la sociologie du travail n'a rien perdu de son intérêt. Un grand merci aux éditions La découverte pour avoir publié ces articles, sous le tire « Un sociologue à
l'usine ».
Pour réaliser sa thèse, le sociologue d'origine populaire a choisi de se lancer dans une ethnographie des ouvriers d'usine, avec une méthode pour le moins originale, puisqu'il s'est fait recruter comme opérateur sur machine, dans une entreprise métallurgique de la banlieue de Chicago. Un poste qu'il a occupé pendant 10 mois, durant lesquels il n'a cessé de prendre des notes. Cette « observation participante » lui a permis de décrire avec une grande précision les comportements des ouvriers, ainsi que les relations qui se nouent entre eux.
Dans les trois premiers articles de ce recueil, Donald Roy s'attache à expliquer le problème du freinage volontaire de la production, réalisée par les ouvriers eux-mêmes. Ce que Frederick Taylor appelait la « flânerie systématique » des ouvriers, et qu'il attribuait au mode de rémunération en vigueur à cette époque, le salaire aux pièces.
En 1911, dans The Principles of Scientific Management, Taylor décrit à merveille les raisons de ce comportement.
Imaginons un ouvrier payé à la journée, qui produit 10 unités par jour, pour un salaire de 2,5 dollars (les chiffres
sont ceux de Taylor). Un contremaître consciencieux a tout intérêt à payer cet ouvrier à la pièce, au tarif de 0,25 dollar l'unité. Si l'ouvrier continue à produire 10 unités par jour, son
salaire ne varie pas. En revanche, il a tout intérêt, s'il souhaite gagner davantage, à accroître sa production. S'il parvient à produire 20 unités, il gagnera 5 dollars par jour. Tout le monde
est satisfait.
Or, selon Taylor, il arrive toujours un moment où la direction de l'entreprise constate avec effroi que l'un de ses ouvriers est payé deux fois plus qu'auparavant. Ne connaissant pas toutes les données du problème, les dirigeants se persuadent qu'avec de tels salaires, ils ne parviendront pas à soutenir la concurrence, et qu'ils vont « gâter » le marché du travail. Ils donnent alors l'ordre aux contremaîtres d'abaisser le prix de la pièce. Celui-ci s'exécute, et l'ouvrier revient à un salaire de 2,5 dollars par jour, pour la fabrication de 20 pièces, alors qu'il touchait la même somme pour la production de 10 unités auparavant.
D'où la conclusion de Taylor : « l'ouvrier auquel ces conditions sont imposées ne peut légitimement faire qu'une chose : adopter une politique de flânerie systématique. »
Donald Roy a vécu cette expérience de l'intérieur , et à lui-même été contraint d'adopter le freinage. Dans l'extrait suivant, il décrit de façon très vivante les pressions qu'il a subies.
" Quand on m'avait embauché, un employé du service du personnel m'avait assuré que les opérateurs sur les perceuses radiales se faisaient en moyenne 1,25 dollar pour une heure de travail aux pièces. Il utilisait le mot « moyenne » de manière large. Je n'avais pas encore l'expérience des ateliers d'usinage et, comme il n'y avait pas de machine disponible avant plusieurs jours, on m'avait conseillé de passer quelque temps à regarder Jack Starkey, un opérateur sur perceuse de premier ordre, à la fois par l'ancienneté et le savoir-faire.
« Qu'est-ce que tu as fait avant ? », m'a aussitôt demandé Starkey. Quand je lui ai dit que j'avais travaillé dans un chantier naval sur la côte du Pacifique, pour un salaire horaire supérieur à 1,00 dollar, il s'est écrié : « Mais qu'est-ce que tu viens faire ici ? » Je lui ai répondu qu'une moyenne de 1,25 dollar, ce n'était pas si mal. Alors, il a explosé :
- Une moyenne ! Tu dis une moyenne ?
- Ouais, une moyenne. Je suis un type moyen ; j'arriverai bien à me faire un dollar et quart. Je veux dire, quand je serai dans le coup.
Starkey s'est emporté : « Tu ne sais pas que 1,25 dollar de l'heure, c'est le maximum qu'on peut faire, même quand on est capable de faire plus ! Et la plupart du temps, on ne peut même pas le faire ! Tu as déjà travaillé aux pièces avant ? »
- Non.
- Ça se voit ! Qu'est-ce que tu crois qu'il se passerait, si j'en rendais pour 1,25 dollar à l'heure, de ces corps de pompes ?
- Si tu en rendais ? Tu veux dire si tu faisais vraiment le travail ?
- Je veux dire si je faisais vraiment le travail et si je le rendais !
- Ils seraient bien obligés de te payer, non ? C'est pas ça, le contrat ?
Oui ! Ils me paieraient... une fois ! Tu ne sais pas que si, ce soir, j'en rendais pour 1,50 dollars de l'heure, le foutu Bureau des méthodes ferait une descente ici demain ! Et ils reverraient le temps avec une vitesse à te donner le tournis ! Et avec le nouveau temps, ils diviseraient le prix par deux ! Et je serais obligé de travailler pour 85 cents au lieu de 1,25 dollar !
À dater de cet exposé initial de Starkey et jusqu'à mon dernier jour à l'usine, j'ai été en butte aux avertissements et aux pronostics concernant la diminution du tarif. La pression venait surtout de Joe Mucha qui travaillait sur la même machine que moi dans l'équipe du matin, partageait mon programme de travail et m'avait à l'œil. Le 14 novembre, lendemain du jour où j'ai atteint le quota pour la première fois, Mucha m'a mis en garde :
- Ne va pas au-dessus de 1,25 dollar à l'heure, ou bien le chronométreur va rappliquer aussitôt ! Ils ne perdent pas de temps, ceux-là ! Toujours à guetter les relevés comme des rapaces ! J'ai pris de l'avance, alors je me la suis coulée douce pendant deux heures.
Joe m'a dit que je m'étais fait 10,01 dollars la veille et m'a recommandé de ne pas dépasser 1,25 dollar à l'heure. Il m'a dit de veiller très soigneusement à l'horaire du lancement et aux temps pour chaque type d'opération, de façon à ne pas dépasser 10,25 dollars par jour.
Jack Starkey fixait le quota en douceur, mais il a fait preuve d'énergie le jour où j'en ai fait pour 10,50 dollars, c'est-à-dire 1,31 dollar à l'heure.
Jack Starkey m'a parlé après le départ de Joe : « Qu'est-ce qui se passe ? Tu essaies de casser la baraque ? »
Jack m'a expliqué amicalement que 10,50 dollars, c'est trop comme rendement, même pour un travail qui n'est pas nouveau.
- Les ouvriers des tours à tourelle peuvent en rendre pour 1,35 dollar, mais ils ont un tarif de base de 90 cents ; pour nous, c'est 85 cents.
Jack m'a averti que le Bureau des méthodes était capable de baisser les prix sur n'importe quelle tâche, les anciennes comme les nouvelles, en modifiant un peu l'installation ou en changeant le calibre du foret. Il m'a raconté que deux opérateurs de la première et de la deuxième équipe, travaillant sur la même machine étaient entrés en compétition pour voir combien ils pouvaient « en rendre ». Ils en étaient arrivés à 1,65 dollar à l'heure, et le prix avait été divisé par deux. Depuis ce moment, ils étaient obligés de rester sur ce travail parce que personne n'en aurait voulu.
D'après Jack, c'était sans problème pour nous d'en rendre pour 1,28 ou 1,29 dollar quand l'occasion se présentait, mais ça n'allait pas d'en rendre pour 1,30 dollar.
Donc, maintenant, je connais le maximum : c'est 1,29 dollar à l'heure..."
La flânerie systématique des ouvriers est parfois présentée comme une tendance « naturelle » à vouloir « tirer au flanc ». Comme le montre cet extrait de l'article de Roy, c'est à l'opposé de la vérité. Il s'agit au contraire d'un comportement parfaitement rationnel, économiquement rationnel, qui aboutit à la production de normes collectives au sein du groupe. L'arrivée d'un nouveau membre risquant de compromettre l'organisation, il convient de faire en sorte qu'il adopte rapidement les règles, ce qui implique un système de sanctions dissuasives.
Passionnant, non ?
Le 1er juin dernier, le RMI a disparu, remplacé par le revenu de solidarité active (RSA).
Si l'on peut difficilement parler d'une révolution de la politique sociale du pays, le changement est toutefois significatif.
Le RSA poursuit 4 objectifs :
- encourager l'accès au retour à l'emploi ;
- lutter contre la pauvreté ;
- améliorer l'accompagnement social et l'insertion professionnelle des bénéficiaires ;
- simplifier le système des minima sociaux.
RSA mode d'emploi
Le RSA se compose de deux volets :
- Le premier ressemble au RMI, auquel il se substitue, mais avec une différence importante. Dans l'ancien système, le Rmiste qui acceptait un emploi faiblement payé pouvait cumuler salaire et RMI durant trois mois, puis il conservait jusqu'à 50 % du RMI les 9 mois suivants. Dans le nouveau système, le bénéficiaire pourra conserver jusqu'à 62 % du RSA sans limitation de durée.
- Le second s'adresse à tous ceux qui ont un emploi dont le revenu est inférieur au SMIC pour une personne seule, ou à l'équivalent pour une famille. Le RSA devient alors un complément d'activité, dont le montant dépend du revenu du ménage, selon le mode de calcul suivant : RSA = montant de base - 38 % du revenu du ménage. Dès que 38 % du revenu professionnel dépasse le montant de l'allocation de base, le ménage ne perçoit plus le RSA. C'est donc dégressif.
RSA : quels effets ?
Avant d'être généralisé, le RSA a fait l'objet d'une phase d'expérimentation dans 33 départements pendant un an. Cette nouvelle approche (une première en France) s'inspire de ce que font les pays anglo-saxons depuis plusieurs années.
Un comité a été constitué pour évaluer les expérimentations. Le rapport, qui vient d'être publié, est en ligne
ici.
Comme j'avais quelques heures de TGV ce week-end pour aller à l'AG de l'APSES, j'en ai profité pour jeter un coup d'œil.
Avant de commencer, une remarque sur la méthode. Les auteurs ont procédé par comparaison. Des « zones
d'expérimentation » ont été désignées, puis comparées à des « zones témoins » n'ayant pas adopté le RSA, mais ayant des caractéristiques socio-économiques similaires. Cela pose
évidemment des difficultés importantes qui peuvent générer des biais (c'est à dire des erreurs qui conduisent à un raisonnement erroné), ce que les auteurs rappellent en début de rapport, et
qu'il convient de garder à l'esprit. Nous y reviendrons...
1) RSA et Insertion professionnelle
L'un des principaux objectifs du RSA est d'offrir aux bénéficiaires une meilleure insertion professionnelle que le RMI, notamment en rendant les emplois mal rémunérés plus attractifs.
Cet effet incitatif a-t-il été observé dans la phase d'évaluation ?
Le moins que l'on puisse dire, à première vue, c'est que ce n'est pas flagrant...
Le taux moyen d'entrée en emploi pour les bénéficiaires de l'allocation (c'est-à-dire le pourcentage de ceux qui ont trouvé un emploi), est de 3,29 % en zone expérimentale, contre 3,1 % en zone témoin. Soit une différence de 0,28 points (ou de 9 %).
Ce n'est quand-même pas énorme...
D'autant que les auteurs du rapport insistent sur l'incertitude attachée aux résultats. Ils ne seraient fiables qu'à 88 %. Si l'on souhaite augmenter la certitude à 95 %, il faut se contenter d'une fourchette comprise entre -6 % et +25 %.
Pour dire les choses plus simplement, il y a 95 % de chance que le RSA provoque une évolution du taux d'entrée en
emploi comprise entre -6 et +25 %.
Même si cela n'est pas le cas le plus probable, les auteurs n'excluent donc pas l'hypothèse que le RSA puisse avoir un effet négatif sur l'insertion professionnelle !
On est très loin des estimations faites à mi-parcours de l'expérimentation, qui envisageaient une hausse du taux d'entrée en emploi de 35 %.
L'incertitude s'explique en partie par la grande hétérogénéité des observations. L'effet du RSA a été plus ou moins important selon les zones, et selon les périodes.
De plus, il a davantage favorisé l'accès à l'emploi de ceux qui ne multiplient pas les handicaps , comme de faibles qualifications, des enfants à garder, aucun moyen de locomotion, etc...).
Néanmoins, en supposant cette estimation fiable, cela pourrait entraîner une diminution du nombre de Rmistes de l'ordre de 9 %, ce qui n'est pas rien.
2) Effet sur l'emploi
On constate un plus grand nombre de temps partiel, voire très partiel dans les zones d'expérimentation. 11 % des allocataires en emploi travaillent au plus 9 heures par semaine, contre 6 % dans les zones témoin.
Le rapport n'indique pas grand-chose sur le type de contrats. On apprend juste que la part des emplois considérés par les auteurs comme « durables » (CDI + CDD de plus de 6 mois) représente environ 30 % des emplois des allocataires. La précarité est donc la règle, plus que l'exception.
C'est là que le bâs blesse.
En incitant les individus à accepter des emplois de ce type, on prend le risque de modifier la structure des emplois
offerts. Les employeurs ne risquent-ils pas d'être encouragés à offrir des emplois super-précaires (qui avant, n'auraient pas été acceptés) ? Ce qui conduirait à un développement de la
précarité et du sous-emploi, financé par la collectivité...
Il conviendra de répondre précisément à cette question dans 3 ans, date à laquelle le RSA doit être évalué.
3) Le RSA et la stigmatisation des Rmistes
Le RSA pourrait avoir un effet très positif sur l'image que se fait l'« opinion publique » des allocataires des minima sociaux. Les Rmistes font l'objet d'une forte stigmatisation : suspectés de ne pas vraiment chercher d'emploi, ils sont accusés de profiter du système, ce qui ne fait que renforcer leurs difficultés à accéder à l'emploi, tout en leur faisant intérioriser l'idée qu'ils sont hors-jeux, comme disqualifiés d'une compétition dont ils ne maîtrisent de toute façon pas les règles.
Cette image de l'assisté, artificiellement construite avec le concours de certains médias, et même parfois des plus hautes instances politiques, ne correspond évidemment pas à la réalité, et les auteurs du rapport le soulignent de façon salutaire. L'enquête qualitative portant sur les allocataires révèle qu'une grande majorité d'entre eux est à la recherche d'un emploi (ou d'un meilleur emploi). Ils aspirent à sortir de la précarité, et présentent le travail comme une source indispensable d'équilibre mental et social, avant même de souligner l'équilibre financier. Bref, rien de nouveau pour tous ceux qui s'intéressent un peu sérieusement à la question...
Le RSA n'a aucune raison, a priori, de devenir un stigmate. De nombreux foyers vont en bénéficier, ce qui dépasse de loin le cercle des Rmistes. On peut donc espérer que cela modifie à la fois l'image que l'on se fait des allocataires, et par voie de conséquence, l'image qu'ils se font d'eux-mêmes.
4) L'accompagnement
Le RSA peut être l'occasion de mettre en place un véritable accompagnement des allocataires. Comme le montrent les résultats de l'enquête qualitative, ils sont souvent persuadés de ne pas pouvoir s'en sortir seuls. Plus qu'une incitation financière, c'est d'un véritable accompagnement personnalisé dont ils ont besoin. Dans les départements où ils ont pu bénéficier d'un soutien renforcé, les avis sont en général très positifs.
5) Le RSA et la lutte contre la pauvreté
L'expérimentation dans les départements ne portait que sur les Rmistes, et n'a pas été élargie à l'ensemble de la population. Elle ne peut donc servir à évaluer les effets sur la pauvreté.
Des simulations ont toutefois été réalisées. Elles montrent que le taux de pauvreté pourrait baisser dans une fourchette de 0,6 à 1,5 points, ce qui concernerait 350 000 à 800 000 personnes.
Le taux de pauvreté se situant au voisinage de 13 %, le RSA n'aura pas d'effet radical sur la pauvreté, mais un effet toutefois significatif. Les « gagnants » par rapport au système actuel seraient nombreux : 1,7 millions de ménages regroupant 4,6 millions de personnes, pour un gain moyen de 109 euros par mois.
Reste à espérer que l'évaluation prévue dans 3 ans aura bien lieu, ne serait-ce que pour vérifier la portée des
estimations. Mais 3 ans, dans le champ politique, c'est très long...
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