La révolution Cantona

Publié le par David Hénaux

Au départ, ça ressemble à une blague.

Dans une vidéo qui fait un buzz sur internet, Eric Cantona, affalé sur un canapé, explique en quelques phrases comment faire la révolution aujourd'hui. Morceaux choisis :

"Le système est bati sur le pouvoir des banques, il peut être détruit par les banques". (...) "Au lieu qu'il y ait 3 millions de gens qui aillent dans la rue... ces 3 millions de gens, ils vont à la banque, ils retirent leur argent, et le système s'écroule." (...) "La révolution elle se fait par les banques". (...) "Pas d'armes, pas de sang, rien du tout... à la Spaggiari". (...) "Et là, on va nous écouter autrement".

 

 


 

Cantona a-t-il raison ? Les banques peuvent-elles s'écrouler ?

 

Tous ceux qui ont fait un peu d'économie savent que le système bancaire ne repose que sur la confiance. Les banques ont en effet le pouvoir de créer de la monnaie,  notammment à chaque fois qu'elles accordent un crédit à un client. Il ne s'agit pas de billets de banque (ou monaie centrale), puisque seule la Banque centrale peut en émettre, mais plutôt d'une monnaie dite "scripturale", car elle n'existe que sous forme de jeux d'écriture. Attention à ne pas en conclure qu'il s'agirait d'une "fausse monnaie" : elle est tout aussi réelle que la monnaie centrale, dont elle constitue un parfait substitut.

Ce qui fait que l'ensemble des sommes inscrites au crédit des comptes des clients dépasse de loin la quantité de billets que détiennent les banques.

Comment est-ce possible ? Tout simplement car les banques ont des besoins limités en monnaie centrale (les billets de banque). Imaginons par exemple un client de la Société générale qui règle une facture de 100€ à un commerçant, client lui aussi de la même banque. L'opération ne nécessite aucune monnaie centrale. La banque n'a qu'à débiter le compte de l'acheteur, et créditer le compte du commerçant, tout se passe par simple jeu d'écriture. Les banques peuvent donc créer une quantité de monnaie scripturale bien supérieure à ce qu'elles détiennent sous forme de monnaie centrale.

Bien sûr, les clients effectuent des retraits d'espèces, mais cela ne représente qu'une faible part des sommes en jeu. Evidemment, cela se complique un peu si le commerçant de l'exemple précédent est client d'une autre banque, puisqu'il va falloir cette fois payer l'autre banque en monnaie centrale. Mais à condition de veiller à détenir suffisamment de billets pour faire face aux besoins de leurs clients, les banques peuvent s'en donner à coeur joie pour créer de la monnaie !Pas de panique, c'est un phénomène normal et particuilèrement utile : comment les agents économiques pourraient-ils consommer et investir sans recours au crédit bancaire ?

Ce pouvoir de création monétaire est toutefois limité, puisque plus les banques octroient des crédits, plus elles auront besoin de monnaie centrale. Les pouvoirs publics ont d'ailleurs établi quelques règles prudentielles pour éviter que les banques ne se mettent elles-mêmes en situation de ne plus pouvoir faire face à leurs engagements ; mais je me souviens m'être interrogé sur la portée de ces règles lorsque quelques grandes banques avaient été placées sous perfusion il y a tout juste deux ans.

Cantona a donc en partie raison, si plusieurs millions de clients allaient au même moment exiger que les montant inscrits sur leurs différents comptes leurs soitent remis en espèces, nul doute que les banques se trouveraient confrontées à de graves difficultés de liquidité, à l'image de ce qu'a connu la banque anglaise Northen Rock en septembre 2007, lorsque les clients, anticipant une possible faillite, s'étaient rués aux guichets pour retirer leurs fonds, ce qui avait abouti à la nationalisation de la banque pour éviter la faillite.

Il existe bien sûr des solutions : en cas d'illiquidités, les banques se prêtent de la monnaie entre elles. Si cela ne suffit pas (ou si les banques refusent de s'en prêter), la Banque centrale joue le rôle de "prêteur en dernier ressort", en refinançant les banques en difficultés. Mais si vraiment le phénomène était massif...


Cela justifie-t-il qu'on le fasse ?


Face à l'irresponsabilité des banques, largement coupable de la crise débutée en 2007, et dont on ne cesse de nous promettre qu'elle est bientôt terminée, il est tentant de réclamer la peau des banquiers, et la proposition de Cantona a un petit parfum revanchard qui n'est pas déplaisant.

Toutefois, à y regarder de plus près, il n'est pas certain que la stratégie aboutisse aux résultats escomptés.

En France, les dépôts des clients sont garantis par les pouvoirs publics à hauteur de 70 000 € par banque et  par déposant. Cette garantie est asumée par un fonds alimenté par les banques, mais s'il s'avérait que les sommes étaient insuffisantes pour rembourser tous les clients, l'Etat aurait à prendre le relais en prêtant aux banques les liquidités nécessaires. Et je me suis là aussi laissé dire que ce n'était peut être pas le meilleur moment pour creuser le déficit public...

Seul point positif de cette histoire, les citoyens vont peut-être prendre conscience de la fragilité du système financier, et, soyons fous, réclamer en masse un encadrement plus strict des activités bancaires.


Publié dans Crise financière

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