Faut-il tondre sa pelouse ?

Publié le par David Hénaux

L'analyse coûts-bénéfices (ACB) est l'un des concepts fondamentaux  de l'analyse économique.

Les agents économiques étant supposés rationnels, ils prennent des décisions sur la base d'un calcul qui les amène à comparer les coûts et les bénéfices de leurs actions.
Concept assez puissant, qui permet par exemple de comprendre pourquoi les jeunes font des études de plus en plus longues, malgré des coûts importants (coûts directs, comme le prix de l'inscription, l'achat de livres, etc... mais aussi coûts d'opportunités, dans le mesure où, durant la durée des études, ils renoncent à un salaire). Les bénéfices qu'ils pensent pouvoir tirer de la poursuite d'études (s'insérer plus facilement sur le marché du travail, accéder à un emploi mieux rémunéré, etc...) l'emportent sur les coûts, ce qui peut expliquer la tendance à la hausse de la durée moyenne des études.

En économie publique, on utilise également l'ACB, lorsqu'il s'agit par exemple de se demander s'il faut construire une 2x2 voies pour désengorger la circuation. A ceci près que cette fois, on ne se positionne pas du point de vue individuel, mais au niveau collectif. Pour que la décision soit profitable à la collectivité, il faut que les bénéfices sociaux (les bénéfices pour la collectivité) soient supérieurs aux coûts sociaux (les coûts pour la collectivité).
Evidemment, pour que le calcul ait un sens, il faut que l'ensemble des coûts soient pris en compte, ce qui inclut les coûts environnementaux, comme la pollution.

Dans un billet intéressant, Laurent Denant-Boèmont utilise l'ACB pour montrer, non sans humour, qu'il est économiquement irrationnel de tondre sa pelouse, les coûts sociaux se révélant bien supérieurs aux bénéfices sociaux.
Certes, l'analyse est faite sous forme de clin-d'oeil, mais elle révèle les difficultés auxquelles sont confrontés les chercheurs qui réalisent une ACB, et les limite d'une approche exclusivement économique des problèmes.

Du côté des coûts, l'économiste recense :
- les coûts monétaires (l'achat de la tondeuse, son entretien, l'essence utilisée, etc...)
- les coûts non monétaires, auxquels ils faut bien donner une valeur monétaire. Le temps passé à tondre la tondeuse n'est pas utilisé à exercer des activités lucratives (time is money). Si bien qu'à chaque fois que l'on passe la tondeuse, on renonce à un revenu, ce qui constitue un coût d'opportunité, évalué à 10 euros de l'heure. Première difficulté : pourquoi 10 euros ? Si, au lieu de passer la tondeuse, j'écoute le dernier album de Ghinzu (une petite merveille...), le coût d'opportunité est-il financièrement évaluable ?
Les coûts non monétaires incluent aussi les coûts externes, comme la pollution de l'air. Là aussi, se pose la question de l'évaluation monétaire, mais cela fait déjà plusieurs années que la tonne de carbone s'échange sur un marché, ce qui permet de lui donner un prix (même si cette façon d'évaluer la nature peut elle-même donner lieu à un questionnement).


Du côté des avantages, il dit ne pas en trouver, en dehors du plaisir de tondre la pelouse, et de l'avantage esthétique qui valorise le prix de sa maison.

D'où la conclusion, d'une logique implacable : on devrait interdire aux gens de tondre la pelouse.

Or, l'expérience montre que la plupart des individus tondent régulièrement leur pelouse. Sont-ils irrationnels ?

La réponse est non, si l'on intègre dans le raisonnement des éléments nouveaux. L'analyse sociologique nous apprend que l'individu n'obéit pas qu'à des stimuli économiques. Il agit dans un contexte social qui exerce sur lui une contrainte plus ou moins forte. Si je ne tonds pas ma pelouse, en dehors de l'aspect peu pratique, il faut que j'assume le fait d'avoir un mètre de hauteur d'herbes dans mon jardin. Il faut que j'accepte les regards désapprobateurs de mes voisins, il faut que je trouve une justification pour éviter les railleries de mes amis, lorsqu'ils viennent chez moi. Enfin, plus que tout, j'ai intérêt à trouver de solides arguments pour convaincre ma femme.
C'est que le fait de tondre sa pelouse n'est pas seulement une activité, c'est aussi (et surtout ?) une norme sociale, dont la transgression implique nécessairement un coût qu'il convient de prendre en considération.

Cela n'enlève rien à l'intérêt de l'ACB, à condition d'être en mesure d'évaluer monétairement tous les bénéfices précédemment évoqués : être bien vu par le voisinage, ne pas se fâcher avec ses amis et  sauver son couple. Et là, ça se corse sérieusement...

Cela n'enlève rien non plus à l'intérêt du blog de Laurent Denant-Boèmont, qui semble avoir un goût prononcé pour la provocation. A consulter, donc...

Publié dans Non classable

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Commenter cet article

S 19/07/2010 13:25


Laisser l'herbe pousser rend inutilisable son jardin. Ce questionnement remet en question donc l'intérêt d'avoir un jardin.
Pour son utilisateur le jardin et plus particulièrement le gazon calme l'esprit, émet de l'oxygène énergisant.
Pour la collectivité, il produit des nitrates qui peuvent soit accélérer la croissance des plantes, soit être valoriser avec du bois sous forme de chaleur pour chauffer ou générer de l'électricité
avec pour seul résidu du terreau... Une chaine de valorisation n'apparaissant pas dans cette étude...


ldb 06/06/2009 11:30

Merci d'avoir parlé de mon billet... Mais tout cela n'était pas très sérieux, c'est juste une justification rationalisante de mon énervement récurrent pour cette tâche assez ingrate... Evidemment, mon ACB n'était pas rigoureuse, mais volontairement..
bonne continuation, votre blog est très intéressant

David Hénaux 06/06/2009 12:06


Oui, j'avais bien perçu le côté clin-d'oeil et provocateur.
J'avoue avoir un peu "profité" de votre billet pour montrer les difficultés (et limites) de l'ACB.
J'édite mon billet pour le préciser...
Merci et bonne continuation.