J'adore les sondages !

Publié le par David Hénaux

J'avais promis de reparler des journées de l'économie, alors allons-y.


Lors de la conférence d'accueil des Jéco, une jeune femme de l'institut TNS Sofres, charmante au demeurant, nous a présenté un sondage intitulé « les Français et l'économie ».

Présentation impeccable : rythmée, dynamique, concise, du travail de pro, quoi.


Quelques remarques toutefois.


Dès le début, la présentatrice annonce qu'elle « passe rapidement sur la méthode », parce qu'elle est "classique", ce qui signifie que les questions ont été posées à "1 000 personnes, représentatives de la population âgée de plus de 18 ans selon la méthode des quotas". Cela a beau être classique, 1 000 personnes c'est tout de même peu... Quiconque a fait un peu de sciences sociales sait que cela implique une marge d'incertitude importante. Mais passons, je me dis qu'elle va en tenir compte dans ses analyses...


Elle nous explique ensuite le principe : on a présenté plusieurs phrases aux individus, comme par exemple "On a de plus en plus besoin de connaissances en économie pour réussir dans la vie", et chacun est amené à dire s'il est "tout à fait d'accord", "plutôt d'accord", "plutôt pas d'accord" ou "pas d'accord du tout".

Elle présente ensuite les résultats : « 73 % des Français sont d'accord ou plutôt d'accord avec l'idée qu'on a de plus en plus besoin de connaissances en économie pour réussir dans la vie. 80 % pour les jeunes et 85 % pour les étudiants. »

Tiens, c'est marrant, je pensais que c'était 73 % des personnes interrogées (c'est-à-dire des 1 000 personnes) ce qui n'est pas exactement la même chose. Ben oui, rappelez-vous, la marge d'incertitude, etc... Pour les étudiants, c'est encore plus évident. Elle nous annonce que 85 % d'entre eux sont d'accord. Or, en réalité, il s'agit de 85 % des étudiants de l'échantillon interrogé. Et combien y a-t-il d'étudiants parmi les 1 000 personnes interrogées ? En France, les étudiants représentent environ 5 % de la population âgée de 18 ans et plus. L'échantillon étant représentatif, on doit y trouver la même proportion d'étudiants. 5 % de 1 000, ça fait donc 50 étudiants dans l'échantillon. 85 % d'entre eux (soit 42) ont donc répondu qu'ils étaient favorables. Pensez-vous que cela autorise à affirmer que « 85 % des étudiants français sont d'accord » ? Plus l'échantillon est de taille réduite, et plus la marge d'incertitude augmente. Avec un échantillon de 50 personnes...

Mais passons là encore : vu que les résultats sont très nets, on peut estimer, sans prendre trop de risque, qu'une bonne majorité des Français a la même opinion que l'échantillon.


Un peu plus tard, elle nous présente une série d'affirmations sur lesquelles les personnes ont eu à se prononcer. Argl ! Je manque de m'étouffer.

Un exemple ?

« Pensez vous que les économistes devraient parler d'économie avec des mots plus simples ? » 

C'est exactement le genre de questions dont on peut être certain, avant même de l'avoir posée, que presque tout le monde sera d'accord. Evidemment que les gens aimeraient qu'on leur parle d'économie avec des mots plus simples. Pourquoi ne pas leur demander s'ils aimeraient être plus riches, ou qu'il n'y ait plus de guerre dans le monde ? Le problème, c'est justement que les phénomènes économiques sont tout sauf simples, et nécessitent (au minimum) de maîtriser quelques concepts de base : comment parler de la crise sans utiliser les mots action, bourse, taux d'intérêt, crédit hypothécaire ou Banque centrale ? Personnellement, j'aimerais qu'on me parle de physique quantique avec des mots plus simples, ça vaut bien un sondage ça non ? "Les Français et la physique quantique". 

Un autre exemple ?.. 

« Pensez-vous qu'on devrait proposer des programmes scolaires liés à l'économie plus en phase avec la réalité ? »

Imagine-t-on vraiment que beaucoup de personnes vont répondre « heu, non, moi je pense au contraire que les programmes devraient être totalement déconnectés de la réalité, genre l'étude de la reproduction des traders au pays des schtroumpfs. »

On retrouve ici l'un des principaux biais des sondages : on induit la réponse à travers la façon dont la question est posée. Or, comme dirait Bourdieu, il n'est pas inintéressant de s'interroger sur les conditions sociales de l'apparition de ce biais. Est-il dû à un manque de formation des salariés de TNS-Sofres ? Ce n'est pas impossible, mais on peut en douter. Ne peut-on pas penser, plus vraisemblablement, que la problématique était déterminée (au moins en partie) par l'institution ayant commandé le sondage? Et quelle est cette institution ? Le CODICE, le conseil pour la diffusion de la culture économique, initié par le ministère de l'économie en 2006, et dont la composition est pour le moins étonnante, puisqu'il compte pas moins de 10 chefs d'entreprise pour seulement deux économistes... Certains de ces chefs d'entreprises étant eux-mêmes membres de l'IDE, un think tank dont j'ai déjà parlé, connu pour ses attaques contre les programmes de sciences économiques et sociales.

Pour en savoir un peu plus sur le CODICE, je vous conseille d'aller faire un tour sur l'excellent blog d'Olivier Bouba-Olga.


Mais sinon, il est très bien ce sondage.

On y apprend par exemple que 85 % des personnes interrogées se sont déclarées plutôt ou tout à fait favorable à la généralisation d'une initiation de l'économie à tous les élèves du secondaire. Moi je les trouve plutôt lucides, ces "Français"...

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