A force d'entendre parler de "trou" de la sécu...

Publié le par David Hénaux

Alors que je lisais une interview stimulante du nouveau "prix nobel" d'économie, l'Américain P. Krugman dans le mensuel Enjeux de septembre, un passage a particulièrement retenu mon attention :


Certes, le système de santé français rencontre des problèmes de financement et appelle un contrôle des dépenses. Mais il faut avoir à l’esprit que vos dépenses représentent seulement 60% des dépenses par tête aux Etats-Unis. Nous dépensons près de deux fois plus que vous alors même que des millions d’Américains ne sont pas ou mal couverts. Et pour ceux qui le sont correctement – toutes les statistiques le prouvent –  la qualité des soins n’est pas meilleure, voire moins bonne qu’en France.


Je n’avais aucune raison de penser que les Américains dépensaient moins que les Français pour leur santé, mais je ne m’attendais pas à un tel écart. Je décidai d’aller vérifier ces données. Simple réflexe conditionné. S’il y a bien une leçon que je retiens de ma formation en sciences sociales, c’est de ne jamais prendre pour argent comptant les chiffres cités sans source vérifiable, fussent-ils cités par un prix nobel.

Quelques clics de souris plus tard, je trouvais ce que je cherchais sur le site de l’OCDE.

Par charité, je vous épargne la lecture du rapport en résumant les chiffres qui nous intéressent.

   Part des dépenses de santé dans le PIB (en %)
  1960 1980 2000 2007
France 3,8 7,0 10,1 11,0
Etats-Unis 5,1 8,7 13,2 15,3
Royaume-Uni 3,9 5,6 7,2 8,4
Allemagne   8,4 10,3 10,6
                               Source : OCDE

Comme on pouvait s'en douter, les chiffres cités par Krugman sont exacts. Les dépenses de santé des Français représent un peu plus de 11 % de leur PIB contre 15,3 % pour les Américains. Compte tenu des différences de richesse entre les deux pays, les écarts sont encore plus importants en termes de dépenses par habitant. Elles représentent 3 449 dollars (en parité de pouvoir d'achat) par habitant en France, et 6 714 aux Etats-Unis.   

La différence n'est pas seulement quantitative : la part des dépenses publiques dans le total des dépenses de santé représente près de 80 % en France, contre 45 % aux Etats-Unis.


Voilà de quoi remettre en cause certaines idées reçues. A force d’entendre parler du « trou de la sécu », à force d’entendre dire que les dépenses de santé explosent et que notre système de santé est malade, on finirait par se persuader que ça va beaucoup mieux ailleurs… Ce serait oublier un peu vite que tous les pays sont confrontés aux mêmes problèmes : vieillissement de la population, hausse du prix des soins, hausse de l’espérance de vie.

Il est donc illusoire de croire que l’on pourra réduire, et même stabiliser les dépenses de santé dans les années à venir. Seule une question se pose : comment financer ce surplus de dépenses inévitable ?  En simplifiant un peu, on peut considérer deux solutions opposées :
- maintenir un financement collectif de la protection sociale, comme en France, ce qui reviendrait à augmenter sensiblement les dépenses publiques, et nécessiterait donc un succroît de recettes (hausse des cotisations sociales ? Financement par l'impôt ?).
- opter pour un financement plus individuel, comme aux Etats-Unis, en limitant les dépenses publiques, ce qui reviendrait à ce que  les individus prennent en charge une partie de plus en plus conséquente des dépenses. Chacun pouvant, s'il le souhaite (et s'il le peut) s'assurer auprès d'une mutuelle pour compléter les remboursements de la Sécurité sociale.

C’est ce dernier choix qui semble avoir été privilégié ces dernières années.
Au vu de ce qui se passe aux Etats-Unis, il n'est pas certain que ce soit le choix le plus astucieux pour limiter les dépenses de santé...


 

Publié dans Protection sociale

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